Mais moi j’avais le goût de rêver…

 

En 2008, il faut être heureux et connaître la réussite. Pour être heureux, il faut se sentir bien, être beau, sentir bon, bien paraître et avoir de la classe. En ce qui a trait au succès, c’est autant au plan professionnel que communautaire, familial, social, monétaire… Je vois mes dix-huit ans arriver et c’est le message que je comprends. Mais moi j’avais le goût de rêver… Malheureusement, avoir un rêve n’est pas avoir de l’ambition. En effet, le terme rêve a revêtu un aspect de perte de temps, de pensée lunatique qui obstrue le chemin vers la raisonnable vie. Évidemment, j’entends une vie dans le succès et dans le bonheur.

Est-ce normal que l’avenir me paraisse déjà irréalisable ?

 

Première étape : connaître le bonheur

Aujourd'hui, le bonheur fait vendre, il est devenu un brillant outil de marketing. En 2008, être heureux a un prix, être heureux se paye et, croyez-moi, l'on paie... Ça résonne jusque dans votre télé : « Pour le reste, il y Master Card… » En effet, dans la publicité, beaucoup de messages associent le bonheur à la possession matérielle ou à la satisfaction immédiate des sens. Donc, on parcoure des miles et des miles, on dépense de fortes sommes pour, évidemment, son bien-être. On va au gym, chez la coiffeuse, dans un spa… Bref, on s’occupe de soi. Un siècle épicurien et individualiste oblige : être heureux, en s’occupant d’abord de soi, c’est nécessaire, c’est essentiel. Nous sommes dans l’ère de l’individualisme. Alors, le bonheur passe d’abord par soi. Le concept s’ancre de plus en plus dans l’esprit collectif. Donc, première étape de ma future vie d’adulte : je dois me faire du bien, sinon je serais malheureuse. Non, non, je n’oublie pas que je me dois aussi de connaître la réussite…

 

Deuxième étape : connaître la réussite

Si je ne m’abuse, dans la vie que je suis en train de me concocter, je me dois de performer. Professionnellement, surtout. Ensuite, je pourrais me permettre la réussite familiale, amoureuse et même sexuelle...

 

C’est ce que je comprends. Ce message là est dangereux : de jeunes adultes le prennent au pied de la lettre. Surtout pour les jeunes adultes qui, comme moi, essayent de se donner toutes les chances de réussir… et tentent d’être heureux malgré les efforts qu’ils mettent afin d’atteindre la barre toujours plus haute du succès. Comment vais-je faire pour être heureuse sans compromettre mes chances de succès? J’avais déjà entendu parler de quelque chose qui rejoignait ces deux hémisphères que je tentais de regrouper : cela s’appelait les rêves… Il y a peu de temps, j’avais envie de rêver. Maintenant, je ne suis plus certaine parce que par ces messages, je me suis fait entrer dans le crâne qu’avoir un rêve n’est pas avoir de l’ambition.

 

Ma vision du rêve

Le 5 mars dernier, j’ai lu un roman. Comme en écho aux questions qui trouent mes heures de sommeil, Irvine Welsh et son unique Trainspotting m’ont ébranlée avec ses mots tranchants sur le rêve et le succès. Je n’ai pas aimé être bousculée ainsi.

J’ai été frappée à un point tel que j’ignore si je devrais laisser ce roman sur ma table de chevet ou balancer ses phrases le plus loin possible : « La vie est rasoir et inutile. Au début, on est plein de rêves extraordinaires et puis on se retrouve assis dessus […] Et alors, échec, succès, c’est quoi? Qui ça intéresse? On vit tous, et puis on crève, en un si court laps de temps. C’est comme ça et fin de l’histoire. » Quelle gifle! C’est ma vision du rêve. Ces mots-là sont les miens, sont les mots (où les maux?) de bien des jeunes adultes de mon entourage. Le choc est d’autant plus puissant, car les protagonistes de Trainspotting, eux, sont contraints à une puissante addiction à l’héroïne. Pourtant, j’ai reconnu notre désillusion à propos des rêves et du succès : la même que celle d’héroïnomanes.

 

Je ne peux pas en rester là…

 

Katy-Ève Côté