« Inconséquences sociales » : entraves à l’évolution des droits

 

 

En 2004, j’assistais à la remise des prix offerts lors de la finale régionale de l’Expo sciences Bell, à Amqui. Le prix « Les filles et les sciences » avait particulièrement attiré mon attention. Déjà, j’observais une inconséquence sociale qui allait me frapper encore dans les années à venir. À l’époque, j’avais beau regarder autour de moi, je n’observais pas ce qui aurait pu justifier ce prix. Il aurait été tout à fait opportun de croire que les garçons étaient majoritaires en nombre alors que les filles, elles, parvenaient difficilement à être représentées. Pourtant, ce sont les filles qui me semblaient majoritaires. La mise en situation présentée est, somme toute, banale, mais les derniers mois furent particulièrement riches en ce que je présente comme étant des « inconséquences sociales ».   

 

Un frein à l’évolution des droits

 

Je ne conteste pas la légitimité d’un prix comme « Les filles et les sciences ». J’en applaudis plutôt l’initiative. Dans les dernières décennies, les femmes ont su prendre la place qui leur revenait de droit dans la société, tout comme dans le domaine des sciences, bien évidemment. Désormais, elles sont aussi présentes que les hommes et personne ne peut contester le fait qu’elles ont des compétences semblables à celles de leurs collègues masculins. À travers l’histoire, les femmes ont milité afin d’obtenir un statut équivalent à celui de l’homme. Elles sont parvenues à entrer sur le marché du travail, ont obtenu le droit de vote et, plus récemment, la loi sur l’équité salariale a permis d’ajuster les salaires et de corriger les injustices du passé, commises à l’endroit des femmes. Ainsi, au 21e siècle, tous s’entendront pour dire que les femmes, tout comme les minorités culturelles ou les homosexuels, ont – ou plutôt, devraient avoir – atteint un statut égal à celui des hommes, de « l’homme blanc », plus précisément. Mais pourtant, certains détails, comme le fameux prix « Les filles et les sciences » (qui, en passant, ne figure plus sur la liste de prix des Expo sciences Bell), me font croire que, socialement, ce n’est peut-être pas encore le cas.

 

Consacrer un prix particulier aux femmes dans un domaine propre soulève chez moi un questionnement. Est-ce une façon de souligner l’étonnement, la surprise de les voir percer dans un domaine où les hommes dominaient à une certaine époque? Si de tels moyens ont pu aider à l’émancipation de la femme, ceux-ci me semblent désormais contraignants. Nous ne devrions plus nous étonner des les voir occuper des fonctions similaires aux hommes, même que cela devrait nous apparaître parfaitement normal. Même chose du côté de la communauté homosexuelle; si les défilés de la fierté gaie ainsi que les différents quartiers et bars gais ont favorisé leur intégration à la société, ils ne devraient plus conserver cette fonction dans la société dite «ouverte» du nouveau millénaire. Ce ne sont que des moyens de souligner leur présumée différence.


Présidentielles américaines 2008

 

Chez nos voisins du Sud, je remarque les mêmes inconséquences sociales à travers le processus électoral démocratique qui permettra de choisir le – ou la – futur'(e) président'(e) des États-Unis. Si l’on en croit les nombreux sondages, la tête de l’un des pays les plus puissants du monde sera possiblement occupée par le Parti Démocrate et, par le fait même, par une présidente, Hillary Clinton, ou encore, un président noir, Barack Obama. Ce qui, pour moi, mais aussi pour plusieurs d’entre nous, semble tout à fait normal a plutôt créé de nombreux remous à travers le monde. Les médias y sont d’ailleurs allés de titres chocs et de questionnements accrocheurs pour répandre la nouvelle : « Un noir ou une femme? », « Un noir président des États-Unis? » ou encore,
« Une femme présidente des États-Unis? ». Inconséquents les médias? À défaut de me répéter, au 21e siècle, la question n’aurait même pas dû se poser, encore moins soulever un étonnement planétaire (au risque d’exagérer). À moins d’un revirement de situation inattendu qui mènerait les Républicains au pouvoir, les femmes américaines ou la communauté noire des États-Unis remporteront une victoire bien méritée. Il s’agira d’une première dans l’histoire américaine puisque les États-Unis n’ont eu à ce jour aucun chef d’État noir ou femme, tout comme au Québec et en France, d’ailleurs. Mais, la victoire aurait été davantage significative si personne n’avait autant questionné le fait qu’une femme ou un noir puisse atteindre un poste de pouvoir aussi important, puisque, après tout, il n’y a rien de moins étonnant.

 

Des inconséquences sociales de ce type, j’en distingue couramment. Voilà pourquoi j’ai parfois tendance à croire que les femmes, comme les minorités culturelles, n’ont pas atteint le « statut social » auquel ils auraient droit de nos jours. Pour moi, l’évolution de leurs droits sera complétée lorsque tous cesseront de s’étonner de les voir atteindre des fonctions qui, auparavant leur étaient quasiment inaccessibles. À l’approche de 2010, il serait enfin temps pour eux d’atteindre socialement l’équivalent de l’homme blanc, supposément et illégitimement dominant.

 

 

Daniel Blanchette Pelletier