Chronique du 8 avril 2007

 

 

 

 

RENTRER À LA MAISON

 

Les politiciens me fascinent. Je ne suis pas cynique. Pas même un brin sarcastique en affirmant cela. J’ai beau les voir jouer à celui qui fait pipi le plus loin et s’évertuer à défendre l’indéfendable, je réussis toujours à leur trouver un quelconque courage, une certaine noblesse. J’ai toutefois presque honte d’avouer que quand j’avais seize ans, mon idole n’était pas une vedette rock, mais plutôt une jeune politicienne pas très connue, travailleuse sociale de formation, représentante de mon comté de la banlieue de Québec. Elle s’appelait Pauline Marois.

 

Une politicienne comme idole!

 

Je ne l’ai pas connue personnellement, mais les hasards de la vie ont fait que je l’ai croisée à quelques reprises. La première fois, c’était au début des années 80, à la soirée du mérite étudiant de mon école secondaire.  J’étais un peu fébrile ce soir-là, je terminerais bientôt mon cinquième secondaire et on allait me remettre le prix de persévérance.  Madame Marois était assise aux premières loges avec son attachée politique. Il fallait voir ce qu’elle dégageait. Elle était souriante, l’air affable.  Elle était dans une forme resplendissante même si elle venait de mettre au monde son troisième enfant.  Tout était possible avec elle.  J’ai souhaité si fort qu’elle me remette mon prix. J’ai plutôt eu droit au baiser mouillé d’un illustre inconnu, représentant de la commission scolaire.  Mais madame Marois s’est quand même avancée vers moi pour me féliciter. Elle a été la seule à prendre la peine de venir serrer la main de la moins « performante » de tous les étudiants récompensés ce soir-là…

 

Découvrir la part d’ombre de son idole

 

Je l’ai croisée à nouveau trois ans plus tard. Un samedi soir, dans un sous-sol d’église, à la fête soulignant les vingt ans du mouvement scouts et guides de ma paroisse. Ce soir-là, j’avais fait faux bond à mon amoureux pour accompagner une amie qui tenait à ce que nous allions voir la mascotte que sa mère avait confectionnée pour l’occasion. J’étais quand même étonnée de la voir là. Elle était devenue ministre et avait quatre jeunes enfants. Je me suis simplement demandée si elle trouvait parfois le temps de rentrer à la maison. J’étais à l’âge où l’on imagine ce que sera sa vie et je savais déjà qu’aucune cause, aussi importante soit-elle, ne pourrait jamais m’éloigner de mes futurs enfants la fin de semaine.  Ce serait sacré! Je ne comprenais pas, mais madame Marois restait pour moi une femme admirable.

 

Au cours des années suivantes, madame Marois a poursuivi son ascension politique. Tout le Québec connaissait maintenant mon idole. De mon côté, j’étais encore et toujours dans la peau de l’élève persévérante, travaillante et impliquée qui tentait de faire de son mieux pour concilier famille et travail. Le 10 décembre 1993, c’était le deuxième anniversaire de ma troisième fille. Je ne suis pas rentrée à la maison ce soir-là. J’étais bien trop occupée par la négociation du contrat de travail des éducatrices de la garderie en milieu de travail que fréquentaient mes filles. Il devait être presque onze heures quand, épuisée, j’ai pris le chemin de la maison. Je me dégoûtais. J’avais juste une envie, celle d’appeler madame Marois, probablement encore assise dans son bureau avec toilettes silencieuses, et de lui dire que je me sentais trahie par elle, par toutes celles qui, comme elle, m’avaient fait croire qu’il y avait des causes qui méritaient que nous soyons éloignées de nos enfants le jour de leur anniversaire. Au diable les idoles!

 

Redécouvrir la part de lumière de son idole

 

J’ai croisé madame Marois plusieurs années plus tard, par un midi de printemps. Assise à la table d’une terrasse du Vieux-Québec, elle partageait un repas avec un jeune collègue ministre, un certain André Boisclair… Elle avait vieilli. Elle parlait fort, d’un ton amer. J’ai senti que « le cœur n’y était plus ». Elle ressemblait à tous les politiciens que le pouvoir finit par user. J’ai eu de la peine.

 

Encore quelques années plus tard, défaite et déçue, madame Marois est rentrée à la maison. Contrairement à plusieurs de ses collègues, elle avait réussi à préserver sa maison. À mes yeux, tout cela vaut bien davantage que n’importe quel discours sur la famille. Pendant la dernière campagne électorale, elle est sortie de sa retraite un bref moment, le temps de lancer un appel aux militants du parti qui l’a tant malmenée. J’ai retrouvé ma Pauline, forte et digne. Il n’y a pas à dire, les politiciens me fascinent…

 

 

Anne Lambert