Mais voulez-vous ben me dire….

 

où cé qu’on s’en va? me disait un vieux copain, à la suite du drame survenu au Collège Dawson. Cette remarque que j’ai entendue des centaines de fois depuis « ma tendre enfance » résume on ne peut mieux l’état d’esprit de tout un chacun et de toute une chacune à la suite de cette tragédie « nationale ». Comme dans nos familles, il nous faut un malheur pour réveiller nos vieilles sorcières et resserrer les liens d’une famille en débâcle ou d’une nation en dormance. Et les analystes y vont de toute sorte d’élucubrations pour tenter d’expliquer le geste.

 

De Toronto (c’était prévisible), on dira que c’est la conséquence du côté « pure laine français, blanc et religieux » québécois qui ne permet pas aux immigrants de se faire valoir en anglais dans cette province… raciste… parce qu’elle a dû protéger sa langue en légiférant. De Québec, un député conservateur devra jeter son froc aux orties après avoir avalisé ces mêmes inepties. Pis les psychologues, pis les sociologues, pis les psychiatres, pis les curés : tous les spécialistes y allant de leur science pour exorciser l’inexplicable.

 

En cette époque où l’on tue encore allègrement au nom de Dieu, d’Allah ou de Yahveh, les justifications religieuses de toutes ces guerres permettent les pires exactions, les pillages les plus barbares et les massacres dont la quotidienneté télévisuelle nous abreuve à coup d’images sanglantes.

 

En cette époque où les vrais jeunes mâles ne peuvent faire valoir leur virilité que dans des sports extrêmes qui prônent une violence exacerbée, dans ces combats qui permettent tous les coups, dans ces cascades mortifères de toutes sortes, dans ces activités morbides valorisées par une certaine élite digne des troupes d’Attila.

 

En cette époque où l’on a poussé le ridicule jusqu’à choisir comme slogan publicitaire « les forces armées, si la vie vous intéresse » dans le but de recruter de nouveaux soldats qui iront à la guerre pour tuer d’autres soldats qui sont allés à la guerre pour tuer d’autres soldats… en perpétuant la boucle infernale des guerres de suprématie raciale, religieuse ou économique…

 

En cette époque où le succès ne se mesure que par le « cash » qui est entré dans les caisses… où un des éditorialistes les plus en vue d’un quotidien québécois fait l’éloge de la richesse comme étalon suprême de réussite… où les succès musicaux se mesurent à l’aune des déhanchements grotesques et des nombrils adolescents soumis au piercing de la mode…

 

Ouais, où cé qu’on s’en va? Notre univers quotidien, en l’absence de moments de silence qui forcent à réfléchir, paraît plein de tout… plein du bruit incessant et omniprésent des médias, de la musique, de la publicité. La téléréalité est présentée comme la réalité tout court… Comme un chien qui court après sa queue, on court après la nouvelle vedette pour qui on vote et qui devient, l’espace d’un instant, notre personnalité nationale… On tourne en rond… on s’étourdit dans des voitures qui roulent à des vitesses folles, on arrose tout ça de bières… et de substances euphorisantes…Nos leaders ne jouent et ne jurent que par l’image… celle que les médias veulent bien leur fabriquer…

 

Mais tout ça, c’est du vide… Tout ça, c’est du chichi… un paquet de simagrées grâce à quoi on essaie de combler nos besoins d’intériorité, de projets… On gonfle une « baloune » qui menace d’imploser à tout moment. Et des gestes inqualifiables comme ceux posés par la folie du malheureux jeune homme de Dawson, la paranoïa du prof de Concordia et la misogynie du meurtrier de Polytechnique sont la conséquence douloureuse de ce manque…Dostoïevsky, le grand écrivain russe écrivait dans son roman Les frères Karamazov en 1880, que « sans une idée très ferme du but de cette vie, l’homme refuse de vivre, et il préfère se tuer plutôt que de rester sur terre… ». Cet auteur visionnaire prévoyait déjà le mal qui est en train de gruger nos sociétés.

 

Où cé qu’on va? Vers un monde de mensonge où tout est artificiel? Vers un monde de tricherie où « c’est au plus fort la poche »? Vers un monde où, si tu ne réussis pas instantanément ce qui devrait normalement constituer le projet de toute une vie, tu te sens minable et incompétent… et tu refuses de vivre et tu décides de faire un grand coup pour montrer que toi aussi t’étais quelqu’un?

 

Il est plus que temps qu’on revienne à la vraie réalité… il est temps que les valeurs d’humanisme, de solidarité, de pacifisme, d’écologie et de véritable démocratie redonnent du sens à notre monde en détresse. Il est plus que temps que les valeurs d’amour, d’amitié, de compréhension et de générosité reprennent la place qu’occupe actuellement le veau d’or qui est en train d’empoisonner la vie.

 

 

Florido Levasseur