SUPERMAN CONTRE
« MADAME »
Certains sujets se retrouvent parfois étrangement
occultés de l’actualité. Des sujets
dont on préfère ne pas entendre parler.
Des sujets qui provoquent un malaise que nous sommes trop nombreux à
vouloir éviter. Cela explique peut-être
en partie les gestes d’éclats posés récemment par le mouvement « Fathers 4
Justice ». Issu du Royaume-Uni, ce
regroupement est né d’une certaine « frustration » de quelques pères
se considérant lésés par les tribunaux en matière de droits parentaux. Pour faire parler d’eux, ces pères multiplient les sorties publiques
fracassantes afin de sensibiliser l’opinion publique à leur cause. Reste à savoir maintenant si leurs actions
permettront au mouvement de gagner en crédibilité.
Une sortie passée inaperçue pour les super héros
Au cours de la longue fin de semaine de la Fête
nationale des Patriotes, des papas déguisés en super héros et armés d’immenses
banderoles réclamant l’ « égalité parentale » ont escaladé la
croix du Mont-Royal et le Pont Jacques-Cartier à Montréal afin de marquer
l’imaginaire collectif. Vous n’en avez
pas entendu parler? Rassurez-vous, vous
faites partie de cette immense majorité de Québécois qui, faisant contre
mauvaise fortune bon cœur, ont tenté d’oublier le mauvais temps en magasinant
ou en allant au cinéma. Il semble que
les super héros soient passés presque totalement inaperçus ailleurs qu’à
Montréal, où ils n’ont vraisemblablement réussi qu’à provoquer la colère des
automobilistes fortement incommodés par la fermeture du Pont
Jacques-Cartier. Retour à la case
départ avec, en prime, accusations d’avoir troublé l’ordre public pour les
papas. Le lendemain, peut-être, le
grand public aura-t-il vaguement aperçu un entrefilet dans la section
« faits divers » d’un quotidien?
L’un des pères n’a pas vu sa fille depuis deux ans. Un jugement ayant accordé la garde de
l’enfant à la mère, cette dernière a choisi de s’établir aux États-Unis,
privant par le fait même le père de son droit de visite. Et le malaise persiste.
Des préjugés favorables à « Madame »
Cette situation ne semble émouvoir personne. Notre imaginaire collectif est davantage
frappé par ces pères qui, après une séparation, choisissent plutôt d’aller
refaire leur vie à des kilomètres en oublient trop vite qu’ils ont des
responsabilités parentales. Un
phénomène que l’on peut abondamment observer dans nos régions, en faisant un
bref survol de la situation familiale des compagnons de classe ou des amis de
nos enfants. Si les lois actuelles
assurent désormais un soutien économique à une immense majorité d’enfants, il
en est tout autrement du soutien affectif.
Une réalité qui n’a malheureusement rien à voir avec de simples préjugés
mais qui est plutôt étayée par les statistiques peu importe la manière dont on
les interprète. Mais il reste tout de
même des pères privés de leur droit de visite.
Et le malaise persiste encore.
« Je me suis occupé des mes enfants pour peu que
leur mère m’en ait laissé la chance », peut-on lire sur un site Internet
voué à la défense des droits des pères.
Ce genre d’argument ne semble pas rallier la majorité de la population
qui a, à tort ou à raison, beaucoup de mal à accepter que les pères se posent
en victimes. Ainsi, à la suite de la
diffusion d’un documentaire intitulé « La machine à broyer les
hommes » à l’émission « Enjeux » en février dernier, les forums
de discussions ont été inondés de témoignages de personnes profondément
troublées par le sentiment de vengeance qui semblait animer la plupart des
pères présents dans le reportage. En parlant de la mère de leur enfant, on ne
pouvait manquer de remarquer que ces hommes employaient le terme froid et
juridique de « Madame ». On a
également abondamment reproché au réalisateur Serge Ferrand de ne pas avoir
laissé la parole aux mères des enfants dont il était question dans le
reportage. « On les a déjà assez
entendues » a-t-il sèchement rétorqué.
Il n’en fallait pas plus pour que le capital de sympathie à la cause
s’effrite rapidement et contribue même à entretenir davantage un préjugé déjà
largement favorable aux mères. Le
malaise persiste donc encore et encore.
Et l’intérêt de l’enfant dans tout ça?
Le mouvement « Fathers 4 Justice » accuse
les juges de favoriser les mères en matière de garde d’enfants. Il serait peut-être intéressant de savoir
pourquoi. Si les juges ne doutent pas
de l’amour que les pères portent à leurs enfants, ils ont tendance à se baser
sur des critères bien spécifiques lorsqu’il s’agit de confier la garde d’un
enfant à l’un ou l’autre des parents.
Le facteur qui risque de peser le plus lourd dans la balance, c’est
l’engagement quotidien auprès de l’enfant.
On peut présumer que les pères gagneraient davantage la sympathie des
juges en s’impliquant davantage à ce chapitre plutôt qu’en jouant les super
héros.
D’ici là, le problème reste entier. On peut au moins toutefois se réjouir du
fait que la majorité des couples en instance de divorce arrivent à placer
l’intérêt de l’enfant au-dessus de toute autre considération et participent
volontiers aux trois séances de médiation familiale offertes gratuitement par
l’État. Cependant, il persiste quelques
dérapages. On peut en effet se demander
pourquoi un parent qui choisit de quitter le pays avec son enfant peut le faire
sans être inquiété par l’obligation de maintenir les droits de visite de
l’autre parent? C’est une question qui
s’impose bien au-delà d’un cadre strictement juridique.