RÉSISTANCE NATALISTE « LUCIDE »

 

Le Manifeste Pour un Québec lucide, paru il y a quelques semaines, a soulevé les passions d’une grande majorité de Québécois.  Si les constats semblent faire l’unanimité, les solutions proposées afin d’assurer un « avenir viable » pour le Québec sont loin de créer l’élan de solidarité souhaité par les signataires du document.  Partout dans la presse et les tribunes publiques, on a questionné la crédibilité de ces signataires économiquement privilégiés.  Et pour cause!  Cette évidence nous a cependant tristement éloignés du véritable débat : le défi démographique.  En effet, la question de la dénatalité demeure l’enjeu principal d’un débat qui devrait s’amorcer de façon urgente.  Pour nous qui vivons en région, ce questionnement s’avère d’autant plus pressant.  La menace de la pénurie de main d’œuvre qui plane constamment au-dessus de nos têtes pourrait anéantir tous les efforts et les trésors d’imagination déployés au cours des cinq dernières années en matière de développement économique.

 

Sans oublier l’immigration, il faut aussi penser natalité…

 

À cet effet, on peut se réjouir des plus récentes expériences menées dans différentes régions du Québec qui semblent démontrer que, contre toute attente, l’intégration de travailleurs immigrants est tout à fait possible et positive.  Il suffit simplement que l’ensemble de la communauté soit appelée à y participer.  En fait, on peut même se permettre d’ironiser un peu : les immigrants se fondent si bien dans leur nouveau milieu qu’ils ne font pas plus d’enfants que leurs concitoyens.  Cette étonnante réalité devrait nous amener à nous interroger sur la résistance nataliste de l’ensemble des Québécois.

 

Ces « ados attardés » qui refusent de se reproduire

 

On pourrait croire que cette résistance est merveilleusement bien représentée dans le film Horloge biologique.  Quand on analyse les personnages de ce long-métrage, on peut effectivement être tentés de prendre un raccourci et conclure sans nuance que les jeunes refusent de s’engager, qu’ils veulent prolonger leur adolescence jusqu’à trente ans, etc.  Pratique de raisonner de cette façon.  Le problème en devient un « d’individu », et notre société peut ainsi avoir la conscience tranquille.  C’est vrai que le type « éternel adolescent (ou éternelle adolescente!!!) » fuyant les responsabilités frappe l’imaginaire collectif.  Cependant, au lieu de nous attarder sur un type d’individus, qui constitue fort probablement une exception, concentrons-nous plutôt sur le véritable débat : pourquoi les jeunes qui ont le désir d’avoir des enfants hésitent-ils à se lancer dans l’aventure familiale?  Pourquoi ceux qui ont déjà un enfant n’en font-ils pas davantage?

 

À cette dernière question, le film Horloge biologique offre une réponse admirablement évocatrice : parmi son groupe d’amis, le seul jeune homme à être père est présenté comme un pauvre type, fatigué, croulant sous les compromis et les responsabilités.  Un véritable « loser », comme on dit en bon québécois.  À l’opposé, le film C.R.A.Z.Y. (autre succès commercial au box office québécois cet été) nous présente plutôt un père ordinaire qui fait figure de  « héros » lorsque vu à travers le regard de son fils.   Un paradoxe qui démontre clairement la complexité de la situation.  On n’a jamais perdu le sens de la famille, mais on craint de perdre sur toute la ligne si on décide de faire un enfant.  Le désir d’enfants se heurte donc à la dure réalité du quotidien :  80% des Québécois gagnent moins de 30 000 $ par an.  Il faut être deux pour faire vivre une famille.  Il faut trouver une place au service de garde.  Il faut savoir garder son calme quand le patron soupire en apprenant que l’on doit quitter plus tôt parce que la garderie a « encore » appelé pour dire que bébé est malade…  C’est justement là que le bât blesse.  S’ils peuvent compter sur un soutien économique relatif, les jeunes parents ont l’impression de ne pas bénéficier d’un minimum de soutien « moral ».  D’ailleurs, la décision récente du gouvernement de ne pas aller de l’avant dans l’élargissement de sa politique de conciliation famille-travail démontre qu’ils ont tout à fait raison.

 

L’urgence de comprendre les modèles de succès…

 

Monsieur Charest désire prendre le recul nécessaire afin de juger l’efficacité des mesures déjà en place.  Force est de constater que, malgré leur succès, les garderies à 7$ n’incitent vraisemblablement pas les jeunes couples à faire plus d’enfants. On s’étonne d’ailleurs encore que les primes à la naissance (pourtant minimes) des années 80 aient eu davantage de succès.  Toutefois, pendant que nous perdons un temps précieux à chercher une explication, des pays comme la Suède et la Norvège ont déjà concocté un amalgame de mesures des plus souples et inspirantes…

 

Anne Lambert