PPP : Illusion de performance ou manque d’originalité?

 

L’arrivée au pouvoir des libéraux en 2003 allait marquer la société québécoise quant au rôle que devrait jouer l’État dans la prestation des services publics et la production de biens publics. Personne ne doutait et ne doute de la volonté de Jean Charest de vouloir réduire l’État qu’il avait auparavant qualifié « d’obèse et tentaculaire ». Mais voilà que dans leur opération de réingienérie les libéraux ont axé leur discours sur deux prémisses, soit la réduction de la fonction publique et les partenariats public-privé (PPP). Je ne m’éterniserai pas sur l’objectif de réduction du personnel de l’État puisque l’histoire politique nous démontre clairement qu’il ne s’agit que de vœux pieux d’un discours politiquement rentable. Tous les partis politiques ont déjà proposé de telles mesures mais confronté à l’exercice de la gouvernance aucun n’a réussi à le faire. La raison en est fort simple. Contrairement aux mythes, les fonctionnaires sont de véritables travailleurs qui offrent de véritables services. Si l’État se départi de ses employés, il n’est plus en mesure d’offrir ses services publics. Raisonnement simple, logique et implacable.

 

PPP

 

L’autre axe de réingienérie est fondé sur le délestage de la production de biens et de services publics au profit des PPP. Le gouvernement planche bel et bien sur divers projets de partenariats public-privé qui pourraient prendre plusieurs formes, passant du service de cafétéria dans les établissements publics à la construction et la gestion d’autoroutes. La présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, a déjà fait parvenir aux directions de chaque ministère une missive les enjoignant de faire la liste de tous les biens et services qui pourraient être transférés au secteur privé.  Elle est même allée plus loin en proposant la création d’une Agence des PPP avec le dépôt du projet de loi 61. Cette agence aurait principalement pour but de parcourir tout le gouvernement afin de proposer au Cabinet des projets de PPP. Autrement dit, l’Agence a pour mission de démanteler l’État québécois.

 

Les PPP ne consistent pas en une invention de notre gouvernement ou de la présidente du Conseil du trésor, mais découlent plutôt de concepts théoriques des bien-pensants de la Nouvelle gestion publique, eux-mêmes vassaux des théoriciens du fléau néolibéral. Le «très prêt» gouvernement Charest a épousé cette théorie qui consiste essentiellement à la privatisation, l’incorporation de mécanismes du marché dans le secteur public, la flexibilité des rémunérations et des conditions de travail, mangeant ainsi dans la gamelle de l’asservissement du moins d’État à tout prix. Monique-Jérôme Forget, lors d’un colloque tenu à l’UQAM en avril 2000, avait déclaré que les québécois avaient fait de l’interventionnisme de l’État une religion. Forte de son titre de ministre elle a alors pris son bâton de Pèlerin et entrepris d’éduquer les citoyens sur les vertus du laisser-faire  et ainsi contrer la mentalité interventionniste des québécois.

 

Donc le gouvernement libéral n’a rien inventé. En fait cette tangente vers la privatisation s’inscrit plutôt dans un contexte mondial des vingt dernières années. Mais voilà que plusieurs pays, qui ont tenté l’expérience, préfèrent mettre un frein et souvent revenir en arrière. L’expérience britannique le démontre clairement. En 1989, dans ses lubies anti-étatiques, Margaret Thatcher privatisa l’eau dans son pays. Quatre années plus tard les tarifs aux consommateurs avaient augmenté de 55 % et on estime aujourd’hui qu’ils auraient augmenté de plus de 400 % et les profits des entreprises de près de 700 %. En 1997 le premier ministre travailliste Tony Blair fut dans l’obligation d’imposer une surtaxe exceptionnelle sur les bénéfices excessifs des entreprises de services privatisés. Il y a bien entendu toutes ces questions sur l’augmentation des tarifs mais la Grande-Bretagne est désormais aux prises avec des problèmes de contrôle de la qualité.

 

Profits

 

La charte qui régit la corporation en personne morale est très claire. Une corporation doit avoir pour seul objectif le rendement pour ses actionnaires. Pour atteindre ce but la corporation n’est aucunement tenue de se préoccuper des impacts de ses actions sur la collectivité. Ces impacts sont appelés « externalités » dans le jargon administratif. Les externalités sont à proprement parlé des coûts prévus par les corporations pour leurs agissements douteux. Je m’explique. Prenons l’exemple d’une entreprise privée qui oeuvrerait dans la distribution de l’eau. Celle-ci serait tenue d’effectuer des contrôles de qualité et de respecter certains standards imposés par l’État. Cette entreprise pourrait consciemment décider d’abaisser ces standards pour augmenter ses profits tout en sachant qu’elle serait passible de poursuites qu’elle aurait au préalable calculées dans ses coûts de production. Il lui serait plus avantageux de déroger à loi, quitte à devoir payer des compensations. Les corporations ont régulièrement recours aux externalités pour augmenter leurs bénéfices et de cette façon elles acceptent tacitement de mettre la vie d’autrui en danger.

 

Lorsque l’État offre un service public il ne le fait pas dans l’optique du profit. La logique des PPP est d’offrir les mêmes services mais à moindres coûts. Alors quelqu’un peut-il m’expliquer comment une entreprise privée pourrait offrir les mêmes services à moindres coûts tout en se dégageant une marge de profit? Il y a deux explications : ou bien l’entreprise privée sabre dans la qualité ou bien elle coupe dans les salaires. L’une et l’autre ne sont pas souhaitables. Premièrement on ne peut au nom du profit sacrifier ou risquer des vies humaines et deuxièmement, couper dans les salaires constitue la mise en péril de la classe moyenne qui est le moteur économique d’une société de consommation comme la nôtre.

 

Non pas que je suis contre la modernisation et l’évolution des actions étatiques mais la privatisation a toujours causé plus de tord que de bien. Dans une fausse illusion de performance le gouvernement Charest tente d’amener le Québec sur ce terrain dangereux. Le mimétisme s’impose donc comme le vecteur de l’action gouvernementale et s’inscrit dans sa volonté de libéralisation totale des marchés. Nonobstant les questions relatives à la place du privé dans la livraison des services publics, le débat intellectuel qui entoure les PPP nous ramène à une question politique fondamentale en administration publique. Serait-il plus productif et avant-gardiste que le gouvernement fasse plutôt place à l’imagination que tous lui reconnaissait durant la Révolution tranquille et les années 1970? On peut mettre en question les programmes créés lors de cette période mais la fougue et l’énergie que dégageait les gouvernements d’alors ont permis aux québécois de sortir de leur torpeur et à la nation québécoise de s’imposer comme l’une des plus progressiste et moderne du monde.

 

 

Manuel Dionne