Quand le ventre crie famille

 

 

C’est la fête des mamans!  Demain débute également la Semaine québécoise des familles.  Pas question d’éditorial impersonnel ou d’analyse précise, étoffée et rigoureuse aujourd’hui.  Pas question d’hommage sentimental non plus.  Les mièvreries, les mots qui sonnent creux, ce n’est pas mon truc.  Pas question d’un plaidoyer pour la natalité non plus, je n’ai aucune crédibilité en la matière.  Une mère de cinq enfants a forcément un parti pris.  Je vous propose plutôt une réflexion toute personnelle sur la famille, telle qu’elle est : critiquée, malmenée et imparfaite.  

 

 

Allô maman!  C’est moi…

 

Je ne courrai pas chez le fleuriste en fin de semaine.  Ma mère nous a quittés il y a près de dix ans.  Pourtant, chaque fois que je vis un gros chagrin ou un immense bonheur, j’ai toujours le réflexe de vouloir lui téléphoner.   Tous ceux qui n’ont plus leur maman me comprendront.  Au-delà de tous les conflits qui ont existé et qui persistent encore, « Maman » nous manque.  Parfois cruellement.  Ma meilleure amie n’en revient toujours pas que j’aie déjà perdu mes deux parents alors que je n’ai même pas encore atteint la quarantaine.  Elle ressent un profond malaise chaque fois qu’elle y pense, confrontée à la dure réalité que ses parents ne seront pas toujours là.  On finit par s’y faire,  évidemment.  Si je ressens encore parfois de la tristesse, un brin de nostalgie, c’est rarement pour moi, c’est pour mes enfants.  Et le rappel est douloureux.  Quand ma fille aînée nous a annoncé que nous étions invités à la présentation de son projet de fin d’études et que son professeur lui avait demandé si ses grands-parents allaient également être présents, il a fallu que je ravale un sanglot.  Elle aurait pu inviter mes beaux-parents mais, comme ils sont séparés depuis près de vingt ans, les réunir pour certains événements familiaux provoque encore un vif malaise que nous cherchons à éviter à tout prix.  L’idée n’a même pas dû traverser l’esprit de ma fille.  Je ne suis pourtant pas passéiste, je comprends que la vie doit suivre son cours, mais ce serait un gros mensonge que de nier l’évidence : mon mari et moi aurions aimé faire partager à nos enfants, nos racines, les lieux où nous avons grandi.  Nous nous surprenons parfois à rêver d’un grand sous-sol aménagé avec poêle à bois dans une maison accueillante où nous pourrions loger avec notre marmaille lorsque nous sommes en visite chez l’un ou l’autre de mes beaux-parents.   Quand on parle de famille, on pense d’abord à la mère, on oublie souvent le père, mais pas la maison familiale.

 

À l’automne 2002, je me souviens avoir reçu un bref courriel d’une ancienne collègue de travail qui me parlait d’une soudaine envie de venir s’installer ici, dans la région.  Elle avait regardé l’émission « Infoman » à Radio-Canada.  À l’Halloween, des équipes munies de caméras cachées étaient allées visiter des artistes et quelques politiciens  pour tester leur générosité.  Elles étaient allées cogner jusque chez Mario Dumont, à Cacouna.  Au-delà de toute considération politique, tous ceux qui ont vu l’émission se sont accordés pour remettre la palme de la chaleur humaine à Marie-Claude Barrette, la femme de monsieur Dumont.  Tout y était : le sourire, le salon aux murs lambrissés de bois avec des enfants grouillants qui vous accueillent et la petite dernière qui dort dans son berceau.  Ma copine m’écrivait que de chez elle, elle avait presque goûté la soupe aux légumes maison et senti l’odeur de la croustade aux pommes fraîchement sortie du four.  Tous les faiseurs d’image n’auraient jamais pu créer portrait de famille plus attrayant.  Un journaliste cynique avait même dû admettre que l’image était touchante de vérité, de sincérité.  C’est également ce que j’avais ressenti.  Ma copine aussi.

 

 

Le passé revient

 

Dans l’une de ses chansons, l’auteur-compositeur Jean-Jacques Goldman parle de « ces choses qui n’existent que par le manque qu’elles ont laissé ».  C’est sûrement dans cet état d’esprit que ma copine m’avait écrit.  L’été précédent, elle avait vendu sa maison de la banlieue de Québec pour s’acheter un condo rue Cartier.  Elle ne comprenait plus ce qui lui était passé par la tête.  Elle a eu ce sentiment jusqu’au printemps dernier, moment où elle a acheté un chalet devenu désormais le lieu des rassemblements familiaux.   Ma copine a la jeune cinquantaine, deux grands enfants, le même conjoint depuis trente ans et le bonheur d’avoir encore sa maman, âgée de 89 ans.  Elle est une femme résolument moderne, féministe et progressiste.  C’est une professionnelle engagée et énergique.  Ça ne l’empêche pas pour autant d’être attachée aux valeurs familiales.  J’ai beaucoup de plaisir à la retrouver parce qu’elle est suffisamment ouverte d’esprit pour me comprendre. Elle est  en effet assez évoluée pour être capable d’admettre que j’aie pu choisir d’avoir cinq enfants et de quitter mon emploi pour m’occuper d’eux.  Elle ne me perçoit pas comme une pauvre victime que la droite américaine a réussi à corrompre et à convaincre de retourner à ses fourneaux.  Elle continue à voir en moi l’idéaliste militante et assoiffée de justice sociale qu’elle a toujours connue.  Celle qui souhaite que le Québec se dote d’une véritable politique familiale dans les plus brefs délais.  Celle à qui son mari répète  toujours : « Ton ventre crie famille ».

 

 

L’obligation de tout réinventer

 

À l’ère du néo-libéralisme, de la performance et de la surconsommation, oser parler de valeurs familiales nous rend louche aux yeux de la société.  On nous soupçonnera de faire partie d’une religion archi-conservatrice ou d’être des adeptes de la simplicité volontaire.  C’est quand même surprenant de voir des gens qui ont jadis senti le besoin de se libérer du carcan d’une famille tricotée trop serrée se laisser entraîner parmi les disciples de Raël parce qu’ils ressentent soudainement le besoin urgent de se créer un réseau.  Ils osent à peine s’avouer que ce qu’ils cherchent souvent, c’est une nouvelle famille.  Voilà le constat auquel sont arrivées deux jeunes journalistes qui ont enquêté sur le phénomène récemment.  On aura beau dire, la famille reste encore un lieu d’échanges, de discussions  unique et incontournable.  Et elle existera tant que nous n’aurons pas inventé la formule nettement améliorée qui saura la remplacer.

 

 

Anne Lambert