Les métiers « d'avenir »

 

Au beau milieu des années quatre-vingts, lors d’une conférence de l’astronaute Marc Garneau devant les étudiants de l’Université Laval, les journalistes présents avaient tôt fait de relever une citation savoureuse qui avait fait le tour de tous les média.  Monsieur Garneau avait en effet déclaré à peu près ceci : « Choisissez  une carrière en génie plutôt que de perdre votre temps à étudier les maths pures ».  Un peu étonnant quand même!  Avec le style qu’on lui connaissait,  un certain Pierre Bourgault, alors animateur à la station de radio CKCV de Québec, n’avait pas perdu de temps pour servir cette réplique un tantinet cinglante à notre célèbre astronaute : « Monsieur Garneau, n’avez-vous pas pensé que sans les maths pures, vous ne seriez jamais allé dans l’espace?  Ou plutôt, vous y seriez peut-être allé, mais vous auriez probablement été incapable d’en revenir…».

 

À la conquête de l’espace ou des régions…

 

Il faut se reporter aux années quatre-vingts pour mieux saisir les propos de monsieur Garneau.  Nul ne pouvait douter de sa bonne foi.  Une déclaration maladroite, sans plus.  C’était dans l’air du temps.  Le marché de l’emploi n’avait jamais été aussi difficile.  Les étudiants étaient donc encouragés à miser sur des valeurs sûres dans leur choix de carrière.  Résultat : nous connaissons maintenant une pénurie de main d’œuvre dans de nombreux secteurs d’activités et cette pénurie se fait sentir tout particulièrement dans les régions.  Pourquoi?  Parce que tout le monde est parti travailler ailleurs, combler les besoins des grands centres.  Parce que quand on parle de statistiques des métiers d’avenir, c’est toujours en fonction des grands centres, on pense très peu aux besoins des régions. Et nous avons tendance à tomber facilement dans le panneau.  On se doute à quel point il est difficile de recruter des infirmières ici.  Mais ce n’est qu’un exemple.  Saviez-vous qu’à l’école secondaire de Rivière-du-Loup, on doit régulièrement faire appel à des enseignants à la retraite pour la suppléance tellement il y a peu de relève?  C’est qu’il y a à peine quinze ans, on décourageait n’importe qui d’entreprendre des études en techniques infirmières ou en enseignement tellement le marché était saturé.  C’était vrai…dans les grands centres, bien entendu!  

Nous pouvons toutefois espérer un juste retour du balancier puisque, aujourd’hui, les conseillers en orientation sont mieux formés et incitent plutôt les étudiants à choisir des professions proches de leurs intérêts.  Nous pouvons également voir de nombreuses pubs télé nous rappelant l’existence des métiers des secteurs professionnels et techniques.  Ici, dans la région, on multiplie les efforts pour rappeler aux jeunes que nous avons besoin d’eux et de leur expertise.  Il était plus que temps!

 

  Ici pour rester           

 

Tous les efforts de la communauté pour la rétention des jeunes ont cependant des limites.  Oui, nous voulons garder nos jeunes en région, mais nous devons également respecter leur choix de carrière.  À l’automne 2002, Monsieur Claude Maheux, directeur général du Service régional d’admission au collégial de Québec, a animé une soirée fort intéressante à l’intention des parents.  Il a tout tenté pour nous convaincre d’appuyer et de respecter inconditionnellement le choix de nos enfants.  Il semble que nous ne le fassions pas, que nous soyons plutôt portés à vouloir qu’ils se ménagent une porte de sortie au lieu de les encourager à vivre pleinement  leurs passions.  À cet effet, notre excellent orateur a eu la générosité de ponctuer son discours d’expériences personnelles avec ses propres rejetons.  Nous avons alors appris que si nous avons bien peu à voir avec le choix de carrière de nos enfants, nos encouragements et notre soutien auront tout à voir avec leur réussite.

C’est dans cette optique qu’il n’est pas interdit de rappeler à nos enfants que nous souhaitons de tout cœur les voir demeurer dans la région.  Si, à l’adolescence, il peuvent être subjugués par l’attrait des grandes villes (comprendre l’attrait des vastes centres commerciaux, peut-être!), il y a fort à parier que cet intérêt sera de courte durée.  Les jeunes iront où ils trouveront un emploi, c’est certain, mais ils choisiront par-dessus tout de s’établir dans une communauté vivante où ils se sentiront appréciés.  Un petit effort!  C’est à nous de jouer.  C’est à nous de leur faire sentir qu’ils sont importants.

 

L’heure des choix

 

Il y a quelques semaines, c’était justement  l’heure des choix pour de nombreux élèves du secondaire et du cégep.  De mon côté, j’espère seulement que mon aînée  comprend que nous, ses parents et sa communauté, tenterons de la soutenir peu importe sa décision.   C’est une question qui me hante depuis que j’ai surpris une conversation dans la rangée « Fruits en conserve » de l’épicerie.  Une mère confiait à une autre sa déception que son fils ne se soit pas inscrit en sciences pures.  Elle rêvait probablement d’une carrière de médecin pour son rejeton.   C’est vrai que nous avons besoin de médecins en région.  Toutefois, comme beaucoup d’entre nous, elle a peut-être oublié que nous avons également besoin de plombiers, d’enseignants, d’infirmiers, d’animateurs de radio, de journalistes et, même si ce n’est pas très populaire par les temps qui courent, nous avons également besoin de politiciens.

Je me demande également comment je réagirais si ma fille se passionnait pour les maths pures…  Peut-être que je me demanderais où cela allait bien la mener.  Peut-être que je me demanderais si, avec cette formation, elle allait finir par réussir à gagner sa vie.  Je ne sais pas.  Je parierais cependant qu’il y a un quelqu’un, quelque part, dans la région qui pourrait répondre à ma question.  Il faut bien quelques savants calculs pour comprendre la croissance de la tourbe de sphaigne, non?

Pour le moment, tout ce que je souhaite c’est que ma fille  continue de me répéter que sitôt les études universitaires terminées, elle tient mordicus à revenir enseigner dans la région.  Parce que quand on y pense, au-delà de toute autre considération, n’est-ce pas de cela dont nous avons besoin ici?  De jeunes passionnés par leur travail, peu importe la profession  qu’ils auront choisie…

 

Anne Lambert