L’intolérance et les
trois B…
(Sur « L’air de la bêtise », Brel)
« Salut à toi Dame Bêtise Pour avoir tant
d’amants
Toi dont le règne est méconnu Et tant de fiancés
Salut à toi Dame Bêtise Tant de représentants
Mais dis-le-moi comment fais-tu? Et tant de prisonniers… »
En cet après-midi d’automne coloré et parfumé, je
n’avais pas vraiment envie de pondre mon « chiâlage » de retraité de
l’enseignement, ancien président de
syndicat en plus et « gras
dur » grâce à son régime de
retraite … Mais les sanglots longs/des violons/de la saison me blessent
l’oreille des chants intolérants qui occupent de plus en plus le paysage de mon
beau pays… Et avec mon ami Brel, sur l’air de La Bêtise, je me suis permis
d’identifier trois B… particulièrement attaqués en cette ère d’omnipotence de
l’économique : le Béesse, le Baby-boomer et le Bel-âgisme… ». Le
premier, tout le monde le sait, est paresseux et tricheur (Les Bougons en sont
l’exemple flagrant)… Le deuxième a tout pris grâce à ses conventions
collectives blindées: les meilleures jobs, l’argent de toutes les générations
futures et pis le beurre itou… Et les gens du Bel-âge vont coûter bientôt une
fortune à la génération montante : (les soins de santé, vous connaissez?)
…!!!
En fait le principal reproche qu’on fait à ces trois
composantes de notre société, c’est que ces gens ne correspondent pas à
certains grands principes de l’économie néo-libérale: la productivité à tout
prix, les conditions de travail moyenâgeuses et la suppression automatique des
éléments improductifs. Selon cette vision du « progrès social et économique»,
tout être humain devient un rouage de
la grande chaîne de montage qui nous mènera au paradis de la consommation
éternelle.
Ce qui m’inquiète, ce n’est pas que l’on entende
parfois quelques commentaires désobligeants sur mes compatriotes qui
appartiennent à l’un quelconque de ces groupes. C’est de sentir comme une
machination souterraine, une espèce de montée
fasciste dans les parfums de mon automne (un peu de paranoïa sans
doute). Que d’opinions toutes faites sournoisement entretenues par des
journalistes à la solde du veau d’or économique! Que de bêtises publicisées par
des médias irresponsables en mal de cotes d’écoute! Que de préjugés portés par
de petits politiciens opportunistes à la recherche de votes faciles dans un
gouvernement sans vision d’avenir!
Le Béesse…
Une petite mise au point d’abord: en 2001, il y
avait au Québec 24 128 personnes qui disposaient d’un revenu de 200 000$ et
plus. Le revenu total de ce groupe était de 9,1 milliards de dollars. C’était
presque autant d’argent que le revenu total de huit fois plus de personnes
(198 406) qui ont déclaré des revenus d’environ 50 000$. Malgré cette
différence de revenus, on doit convenir qu’une personne avec 50 000$ peut
vivre convenablement au Québec.
Il y a par contre un nombre plus important de
personnes au Québec avec des revenus de moins de 10 000$ qui ne
bénéficient pas d’une telle qualité de vie. Ce groupe de personnes à très
faible revenu est 58 fois plus nombreux que le groupe des riches et le total de
son revenu est 2 milliards de moins… Quand 24 128 personnes gagnent 2
milliards de plus que
1 400 876 personnes, il n’y a pas seulement une répartition
inéquitable de la richesse, il y a un scandale!
Alors il y a
lieu de s’indigner quand le ministre Béchard propose des amendements à l’aide
que la collectivité apporte aux plus démunis de nos compatriotes… 100 dollars
de moins par mois aux jeunes assistés sociaux demeurant chez leurs parents,
sous prétexte qu’ils sont des paresseux chroniques et qu’on les confirme dans
leurs mauvaises habitudes… Tout ça pour sauver 40 000 000$... (Oh! Je
sais que c’est des sous… mais qu’est-ce que ça représente en comparaison de la
fortune de Paul Desmarais, pour n’en citer qu’une? (2 590 000 000,00$
et oui! … deux milliards et demi pour une seule famille).
Et si nous parlions de solidarité avec les moins bien
nantis plutôt que d’applaudir aux discours méprisants à la mode…
Les Baby-boomers…
Les baby-boomers constituent un autre groupe que les
« savants économistes » de nos quotidiens accusent de tous les
maux : génération égoïste qui s’est emparée de toute la richesse de la
société québécoise, qui l’a endettée d’une manière éhontée, qui s’est dotée de
conditions de travail édéniques grâce à des conventions collectives négociées
par des syndicats si puissants qu’ils faisaient trembler les gouvernements…
Et le bal des accusations est reparti : c’est la
faute aux baby-boomers si le travail est précarisé. C’est la faute aux
baby-boomers si l’équilibre fiscal est si difficile à atteindre pour notre bon
gouvernement. Les baby-boomers détiennent les meilleures « jobs » et
on ne peut les déloger car ils sont « super-protégés » malgré
l’incompétence manifeste de plusieurs d’entre eux!! Et, même si la chaudière déborde
de toutes les insignifiances qu’on a voulu y mettre, ça continue…
Arrêt-stop! Ça ne leur est pas tombé du ciel tout
cuit, ces conditions avantageuses. Ces femmes et ces hommes qu’on accuse
d’avoir dévalisé le trésor québécois ont voulu construire une société
moderne : éducation, santé, culture, transports… Sortir de la grande
noirceur duplessiste ne s’est pas fait tout seul. Ces gens-là se sont battus
pendant toute leur vie de travail pour ouvrir le Québec (entre autres) à la
modernité. Qu’ils en bénéficient maintenant n’est que juste retour des choses.
Et si la génération montante parlait de solidarité au
lieu des « je/me/moi » individualistes devenus la norme!
Le bel-âgisme…
Et là, c’est le comble! Le système de santé va crouler
parce qu’il y aura trop de vieux au Québec dans les prochaines années. Encore
une fois on évalue la personne à l’aune de la seule valeur marchande. T’es
vieux, t’es fini parce que t’es improductif. Pis en plus de cela, tu coûtes une
fortune en soins de santé…! C’est grossier, c’est vulgaire comme discours, mais
c’est presque ce qu’on entend.
Et pourtant, est-ce si vrai? Bien sûr, il y a des
personnes âgées qui demandent des soins particuliers qui coûtent cher. Mais
toutes tranches d’âge comparées, je ne suis pas si certain que les personnes du
« Bel-Âge » coûtent plus cher… Est-ce que vieillir est une maladie en
soi? C’est sûr que dès qu’on le perçoit comme une anomalie, le vieillissement
devient une disgrâce plutôt qu’une étape admirable de la vie humaine.
Citons le philosophe Michel Serres :
« Comment se fait-il que le vieillissement de la population paraisse à des
yeux exclusivement formés à l’économie comme l’affaiblissement d’un groupe,
alors qu’il favorise l’éducation, la culture et l’advenue d’une sagesse que la
perspective seulement économique oublie au point de ne retenir de la vie
humaine que ce qui ne vaut pas la peine d’être vécu? »
Et si nous parlions de solidarité intergénérationnelle
plutôt que de culpabiliser nos aînéEs!
Remettre les pendules à l’heure.
En conclusion, je crois
qu’il est temps de remettre les vraies valeurs humaines québécoises à
l’avant-scène de nos discours, ou alors nous serons bientôt placés devant un
dilemme infernal… L’ineffable maire de Huntingdon avait une recette bien simple
pour se débarrasser des chauffards: « on les tue » …et là je le cite
lors de sa présence à l’émission « Tout le monde en parle ». C’est cruel, c’est cynique, c’est
machiéavélique. Avant que cette tendance barbare ne devienne la norme,
« il y a comme urgence » de remplacer le message de ces mentors de la
violence et de l’égocentrisme économique
par un message de respect, de solidarité, de compréhension, de tolérance
et de partage. Notre survie, comme peuple de la terre en dépend.
Florido Levasseur